DSCN0134Nous vivions côte à côte, depuis un bout de temps.

Lui, l'ancien, plusieurs fois refait, toujours solide et vaillant, avec ses yeux aux reflets de ciel et de lumière.

Moi, la nouvelle, tournoyante, spirale de fuite, chemin d'évasion, vis sans fin qui monte jusqu'au ciel, livrée aux courants d'air.

Lorsqu'on m'avait installée là, j'avais été conquise par son air serein, son esprit tranquille, ses assises bien fondées. De plus, il n'avait d'yeux que pour moi. Il faut dire que j'étais rutilante, avec mon ventre rond, et mes côtes régulières.

Et puis, à force de vivre dans le voisinage l'un de l'autre, sans vraiment se toucher, avec nos centres d'intérêt trop différents - moi, je rêvais de grand air, d'envolées légères, lui se contentait d'être un abri sûr, un monument de rigidité - le charme s'est rompu. Et j'ai commencé à regarder ailleurs, à vouloir autre chose.

J'observais les enfants qui jouaient dans la cour, les amoureux qui se réfugiaient sous mes dernières marches. Je suivais les oiseaux dans leurs acrobaties vertigineuses, et le chat qui marchait sur le bord du muret, me narguant du coin de l'oeil, jamais rassasié de son infatigable liberté.

J'avais envie de danser, je voyais ma jupe qui volait, ma colonne vertébrale qui se pliait souplement, mes souliers d'acier qui devenaient de jolis chaussons de satin blanc. Et j'entendais la foule qui applaudissait.

Et puis, une nuit, sans crier gare, un orage éclata. Le vent soufflait si fort que mes entrailles hurlaient. J'étais secouée jusqu'au fond de l'âme. La pluie cinglait ma peau et frappait fort sur mon ventre terrifié. Mes marches dégoulinaient, versant de grosses larmes sur mes petits paliers intermédiaires. La nuit était d'encre noire, et les étoiles étaient éteintes. J'avais peur, pour la première fois de ma vie en spirale. Je tremblais, je vibrais, libérant une plainte sonore que l'ancien entendit.

Soudain, une fenêtre s'éclaira, un de ses yeux s'alluma, l'obscurité céda... Et ma peur s'envola. Il était là, fidèle, rassurant, stable et disponible. Il était près de moi, attentif à ma plainte, réveillé de son sommeil pour me tranquilliser. Finalement, le vent cessa, la pluie perdit de son intensité, et là-haut, tout là-haut, une petite étoile apparut, née au creux d'un nuage. 

L'ancien et la nouvelle étaient réconciliés. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas vivre l'un sans l'autre, malgré leurs différences et leurs rêves opposés. Depuis ce jour, dans la cour intérieure de leur vie conjuguée, ils devisent gaiement, le jour en riant, et la nuit en silence.